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Une page qui se tourne

LES CHRONIQUES DES NAACALS

Saga littéraire de Fantasy

Début de la rédaction : 23 juin 2015

Auteur : Jack Hydra (également administrateur du site)

Se décompose en opus.

Synopsis :

            Le monde n’était pas tel que nous le connaissons. Et chaque homme et chaque femme n’étaient pas tels qu’ils sont aujourd’hui. C’est sur cette planète que nous appelions autrefois Tiamat, et plus particulièrement sur ce continent que nous appelions la Terre Providentielle, qu’émergea la première grande civilisation de l’Histoire de l’Humanité : la Civilisation des Naacals. Laquelle civilisation, qui conquit presque tout Tiamat, fut gouvernée par un Empereur sage et généreux, qui veillait au bien-être de tous ses sujets, peu importe leur âge, leur situation … Ce récit, Les Chroniques des Naacals, ou L’Encyclopédie pour les plus intellectuels, retrace l’aventure extraordinaire de ces hommes et ces femmes ordinaires qui, par leur témérité, leur persévérance et leur désir d’humanité, ont su construire la société la plus prodigieuse qui ait jamais existé.

            Rejoignez Gaal Ihed et son amie Guëlle Dolen sur le chemin des Perendils – les Cinq Pierres Sacrées – et entamez avec eux un voyage à travers les contrées les plus hostiles de la Terre Providentielle. Tous deux vont devoir faire preuve de courage et de fermeté, car des ennemis bien plus redoutables que Marmand se mettront en travers de leur route.

Cf "Infos sur la saga"

guerrier sur aigle

Il s’en était fallu de peu pour Gaal Ihed, Guëlle Dolen et Maître Marddin pour échapper définitivement à la meute de loups enragés qu’étaient les Lycans. S’ils étaient brutaux, cruels et bêtes, ils étaient aussi les ennemis les plus effroyables que le trio eût à affronter. Et leur peine était loin d’être à son comble puisque, d’après l’ancien Brave, ils referaient surface. Non pas dans la forêt, mais aux portes de la Chaumière, car il y avait de fortes chances pour que ces guerriers venus de l’Ombre aient suivi leurs traces même dans les sentiers les plus tortueux.

En un pâle matin d’automne, tandis que la brume blanche, humide et froide agressait les délicates fenêtres de la Chaumière, les trois marginaux s’empressaient de rassembler toutes leurs affaires personnelles. L’armée de Marmand pouvait survenir d’un moment à l’autre et ils devaient se préparer pour un nouveau départ. Cette situation ne plaisait guère aux deux jeunes gens, ces derniers s’étant habitués au confort de la maisonnée, à sa chaleur, au talent de cuisinier de Maître Marddin et du mystérieux gardien de la bâtisse, ainsi qu’à leurs lits douillets. Ils allaient devoir se passer de tout cela, pour s’adonner une fois de plus à une vie d’errance et, peut-être aussi, de mendicité si les galneros venaient à manquer. Tous ces événements, passés et à venir, rendaient tout le monde nerveux. Gaal, les mains moites, inquiet quant à ce qui allait se produire, rassembla toutes ses affaires, le cœur serré et plein d’amertume. Il avait peur des Lycans, il avait peur de l’armée qui pouvait leur tomber dessus et, bien qu’il ne l’eût jamais vu, il se méfiait de Marmand en personne. Il n’avait pas fait part de ses craintes à sa compagne mais celle-ci, de par son sixième sens, devina sans difficulté le fond de ses pensées :

— Ne me dis pas que tu crains ce porc ! Ce n’est qu’un demeuré assis sur son trône toute la journée qui passe son temps à s’empiffrer et à violer des petites demoiselles qui le bichonnent comme un enfant gâté !

— Un demeuré qui a une armée de soldats bien entraînés et des mercenaires fous dangereux à sa disposition, prêts à frapper à tout moment. Tu as tort de le sous-estimer, jeune fille ! la reprit sévèrement Marddin.

Tenace et peu impressionnée par l’autorité de son précepteur, la jeune fille répliqua aussitôt :

— Vous ne le sous-estimez pas car il a son armée à sa disposition, comme vous le dîtes si bien, Maître. Mais sans ces combattants qui lui obéissent au doigt et à l’œil comme des pantins de bois, il n’est rien. Il n’est plus qu’une Grande Gen vulgaire et stupide comme il en existe des millions sur cette Terre.

Marddin des Bois Champêtres connaissait bien le caractère de Guëlle Dolen. Aussi ne s’emporta-t-il pas et se contenta-t-il de rétorquer, le plus calmement possible :

— Mais ce n’est pas le cas. Et je t’accorde que c’est regrettable. Nombreuses sont les Grandes Gens, bien qu’elles le respectent, du moins en apparence, qui paieraient cher pour être à sa place ! C’est pourquoi nous devons partir : ce monde n’est pas prêt pour recevoir un nouvel enseignement, en tout cas pas pour l’instant, et les personnes comme nous ne peuvent y trouver leur compte.

— Cependant, Maître, où irions-nous ? demanda Gaal, anxieux quant à leur avenir.

Maître Marddin ne répondit pas tout de suite, ce qui signifiait qu’il lui parlerait par énigme au moment venu. Pour l’heure, le Magicien fit l’inventaire de tous ses outils, nécessaires à la pratique de la Science Secrète, puis fit ses dernières recommandations au Bon Esprit de la Chaumière :

— Veille à ce que ces félons ne fassent pas trop de dégâts, tandis que nous filerons en douce.

Gaal comme Guëlle sentirent une fois de plus cette frustration qu’ils connaissaient bien lorsque leur maître s’adressait au génie invisible de la maison. Ils n’avaient jamais vu à quoi il ressemblait et ils ne le sauraient jamais. Mais ils oublièrent très vite ce détail, celui-ci n’étant guère important. Les préparatifs avaient duré la majeure partie de la journée et, alors qu’ils devaient enfin quitter ce foyer si doux et chaleureux, des bruissements, provenant par-delà la colline, les mirent immédiatement en alerte. Les futurs fugitifs sentirent leur cœur battre à nouveau la chamade puisque ces bruissements ressemblaient affreusement à ceux d’une armée en marche. Le front de Marddin se plissa, soulignant des rides encore plus marquées et profondes. L’inquiétude le submergea également et, en proie à une certaine détresse, malgré l’ampleur de ses pouvoirs, il scruta l’horizon par l’une des fenêtres. Le jour n’était pas encore levé et la brume dissimulait la majeure partie de la plaine et de la colline. Mais Marddin avait un regard d’aigle et voyait aussi loin que le pouvait un Drax ou un Majestueux Blanc. Rien, a priori, ne trahissait la présence de serviteurs du Fief Noir.

Pourtant, quelque chose, un détail, insignifiant pour une Grande Gen mais qui ne l’était pas pour un expert en Science Secrète, interpella le farouche Magicien : une lueur, aussi infime soit-elle, perçait ce paysage froid et lugubre. Et celle-ci ne laissait présager rien de bon car, au lieu d’atténuer cette atmosphère sinistre, elle ne fit qu’amplifier l’imprévisibilité de quelque dangereux événement à venir. L’anxiété du Magicien redoubla lorsque non pas une mais des milliers de lueurs apparurent d’un coup. Quand il se tourna vers Gaal, celui-ci discerna l’évident inconfort de son maître et, de fait, comprit l’extrême gravité de la situation. Sur un ton à la fois solennel et fataliste, Marddin des Bois Champêtres ne cacha pas sa soudaine  vulnérabilité :

— Jeunes gens, cette fois, je crois que nous pouvons vraiment prier Tzkol, si tant est qu’il existe, pour qu’il nous vienne en aide.

***

Parmi les troupes ennemies, Marmand, installé sur son char de guerre aux motifs dorés, au côté du redoutable Calian, ne dissimulait pas sa soudaine excitation. Le fait que ce fauteur de troubles, l’occupant de cette maudite bâtisse au bord de la falaise, serait mis hors d’état de nuire l’émerveillait : ainsi, son autorité sur le Fief serait à jamais garantie ! C’était du moins ce qu’il pensait. Tandis qu’il savourait un morceau de faisan cuit, fruit d’une chasse laborieuse dans la sinistre forêt, il fit ses dernières recommandations à son fidèle chef d’expédition :

— Je veux que tout soit terminé… Humf… au plus vite… humpf… mon cher Calian, ne vous posez pas de questions inutiles : tuez-les tous sans exception !

En raison des bruits de mastication, Calian avait à peine compris les mots de son supérieur. Cela dit, il en avait saisi le sens :

— Il en sera fait selon vos désirs, Mon Seigneur.

— Et prenez garde au Magicien, c’est le plus grand dangereux des trois !

Et le soldat de répondre sciemment, tandis qu’il dégainait sa lourde épée de fer forgée par les Grandes Gens du Nord :

— Comme je vous l’ai dit : je le briserai.

Il avait prononcé cela d’un air incroyablement neutre et serein, à croire qu’il ne craignait nullement les pouvoirs de Marddin des Bois Champêtres. En dépit de ses prouesses guerrières passées, Marmand était persuadé que son champion sous-estimait les capacités du Magicien. C’est pourquoi lui-même, malgré l’épaisse cuirasse qui le protégeait, n’osait défier un tel individu. Mais celui qui avait vécu dans le confort et la noblesse toute sa vie ignorait tout du vrai courage. Lorsqu’il livrait bataille, ou plutôt lorsqu’il demandait à ses troupes de le faire pour lui, il restait bien à l’écart, confiné dans cette armure qui ne lui était d’aucune utilité.

Calian connaissait bien le manque de grandeur de son supérieur. Pour l’heure, il se contentait de suivre ses ordres. Mais, quand l’opportunité se présenterait, il le tuerait de sang-froid, cela rendrait un immense service au Monde des Grandes Gens. La plupart des gardes du palais de Marmand savaient que son général en chef convoitait le titre de Seigneur du Fief Noir. Bien entendu, au risque d’être pendus au petit matin dans la cour intérieure de l’édifice, ils n’en disaient mot !

Même si cela le répugnait, le puissant Calian se força à rassembler ses hommes pour satisfaire au mieux les exigences du son suzerain. Il leva son épée vers le ciel puis cria :

— Soldats du Fief Noir, rassemblement !

Et les guerriers, ces hommes qui en avaient l’allure mais à qui on n’avait rien demandé, qu’on était allé sortir de leurs berceaux sans l’avis de leurs familles, exécutèrent l’ordre du général, sans se poser la moindre question, tels des individus qu’on avait réduits à l’état de bête. Le Fief Noir portait bien son nom car les protecteurs de ses frontières et, surtout, du trône de leur souverain, étaient tout de noir vêtus. Leurs armures étaient aussi sombres qu’une nuit sans lune et leurs heaumes surmontés de pointes acérées arboraient la même nuance. Leurs armes, quant à elles, étaient aussi laides qu’une tête de gobelin et leurs dagues faisaient penser à leur nez crochu. Par ailleurs, leurs haches ne ressemblaient à rien, sinon aux serpes  archaïques des tribus sauvages venues du Nord. Enfin, leurs épées étaient dentelées et n’inspiraient que l’effroi, le dégoût et l’inhumanité. La lourde lame de Calian était différente du fait qu’elle eût été forgée par les Bordastrams.

L’homme se souvenait très bien de ce moment si exceptionnel : celui où le chef de son clan l’adoubât alors qu’il n’avait que douze ans. Son père, le plus brave de tous les Braves, avait assisté à la cérémonie, celle à laquelle le jeune homme était invité à boire le sang d’un sanglier qu’on venait de chasser. Sa mère, la plus sage de toutes les prêtresses, avait été au côté de son époux – belle, fragile et pourtant si déterminée, rayonnante parmi les étoiles et les feux follets des Contrées Mystérieuses du Nord. Le chef Bordastram, dont on discernait à peine le visage en raison de sa soyeuse et longue barbe rousse qui descendait jusqu’aux genoux, ornée d’anneaux argentés, chacun d’eux encastrant une épaisse touffe de poils, s’était tenu debout face à l’adolescent légèrement intimidé. Que lui avait donc voulu cette brute qu’on avait acclamé comme chef par-delà les ruines de Gargënsias et de Gnömésis ? Sinon lui assener un coup violent sur chaque épaule, pour que le futur guerrier n’oubliât jamais son serment de Brave. Puis s’étaient ensuivis plusieurs jours de fête arrosés de cervoise et de liqueur de pommes du Verger Divin, celui auquel les Géants et les Nains allaient autrefois se ravitailler pour produire leurs propres boissons.

Mais le bonheur ne dura qu’un temps comme dans toutes les grandes histoires et Calian, qui ne savait pas encore se battre à ce moment-là, se retrouva orphelin. Des barbares sauvages et sanguinaires venus des Mers Profondes et Froides survinrent pour brûler maisons et fermes, massacrant au passage leurs habitants. Le jeune garçon qu’il fut n’oublia jamais ce moment, celui où ses parents, des personnes valeureuses, furent tués de sang-froid, comme si leurs vies n’avaient jamais compté. Il n’oublia pas non plus ce moment où ce seigneur si noble et généreux lui tendit la main pour le prendre sous son aile. Pleurant à chaudes larmes, Calian s’était réfugié dans les bras de cet homme qui lui offrit le gîte et le couvert durant plus de huit ans. Moyennant quoi, le jeune garçon subit un féroce entraînement pour servir au mieux le maître du Fief Noir, car il s’agissait bien de ce domaine. Puis cet homme providentiel mourut, pour laisser la place à un neveu sans la moindre valeur, sans la moindre subtilité d’âme. Le neveu en question préférait la bonne chère, le bon vin et la nourriture en abondance au sport, au maniement de l’épée et à l’équitation. Calian le détestait : si ça ne tenait qu’à lui, il le tuerait sur le champ, mais il avait juré allégeance à la Maison des Barons Ailés et, compte tenu de l’humilité imposée par sa mission, il ne pouvait se permettre de monter un tel complot.

Pour l’heure, il devait se contenter d’obéir à son « maître », sous peine de se faire écarteler dans la cour intérieure du palais de Marmand. Alors, fougueux, bien qu’il ne prît aucun plaisir à l’être, il cria à ses archers restés plus en arrière et sur les hauteurs :

— Tireurs, enflammez vos flèches !

Le commandant en second de Calian, posté près des archers, répéta l’ordre à ces derniers, qui l’exécutèrent, sans la moindre once de conscience. Les combattants pointèrent leurs projectiles à mi-chemin entre le ciel et la Chaumière puis, après un « Tirez ! » de Calian, les flèches volèrent vers la maison sur la falaise dans un trajet aérien simultané, témoignant de l’extrême discipline des hommes du Fief Noir, tous durement formés par leur général.

***

Dans le séjour de la Chaumière, à travers la fenêtre de la cuisine, Gaal contempla, épouvanté, les lueurs infernales qui arrivaient à vive allure dans leur direction. Impuissant, il se tourna vers ses amis pour hurler, paniqué :

— Sortons d’ici !!

Mais Marddin était déjà dehors et incitait la jeune fille à évacuer les lieux. Une fois Guëlle « à l’abri », il en fit de même pour Gaal :

— Par ici, garçon !

Le jeune homme se dirigea promptement vers son salut, les premières flèches ayant atteint leur cible, c’est-à-dire le toit de la maison. Le feu, agressif, attaquait la bâtisse à une vitesse démesurée, dévorant poutres et balustrades qui avaient été l’œuvre des trois aventuriers. Gaal s’apprêta à rejoindre ses compagnons, quand des débris enflammés lui barrèrent le passage, l’emprisonnant ainsi dans cette prison de feu sortie de l’Enfer. La panique compromit le cœur du jeune homme. Celui-ci, combattant contre l’humiliante impression d’être condamné, lutta, à travers flammes et fumée suffocante, pour débusquer une issue générée par Tzkol en personne. Mais il n’en trouva pas et le désespoir s’ajouta à cette épouvante qui l’animait, permettant à la peur la plus totale de refermer son emprise sur le cœur du malheureux. Les mains moites, le visage en sueur, les yeux rougis et abîmés par le feu vacillant, il s’accroupit au centre du séjour, serrant fermement son Hàka dans ses mains noircies par la fumée puis, les yeux clos, il commença à chantonner des paroles qu’il avait entendues de la bouche de son mentor, un soir d’hiver, tandis qu’ils étaient assis près de la cheminée à rire, à converser et à consommer leur cervoise, dans l’insouciance la plus totale. Les paroles agréables de son maître lui revinrent en tête, spontanément :

« Ô, Puissant Tzkol, fais de moi quelqu’un d’unique,

Que tes beaux discours et ton haleine fleurie,

Apportent la joie et la paix dans ce monde chaotique,

Pour que nul ne doute de ton talent bienfaiteur et enjôleur,

Pour que la Vie perdure à jamais dans nos cœurs ! »

Il se répéta ces paroles, incessamment, tandis qu’il percevait les flèches qui se fichaient avec une brutalité sans nom sur les murs de la maison. Il s’apprêtait à mourir. Il voulut attendre quelques instants, avant de rouvrir les yeux une fois dans la demeure de Khanab. Le feu avait bien pris possession du séjour. Gaal ne vit rien du tout mais il sentait les flammes crépitantes effleurer, vicieuses, son manteau d’hiver. Du fait de la peur et de la chaleur, le jeune homme transpirait à grosses gouttes, à tel point qu’il avait l’impression de nager dans ses vêtements. Ceux qui étaient au plus près du corps lui collaient à la peau, lui procurant des sensations qu’il n’appréciait guère. Il ne pouvait plus bouger, il était prisonnier des forces obscures les plus sinistres et redoutables de ce bas monde. Il n’eut pas d’autre choix que d’attendre la Mort comme sa future hôte.

***

A l’extérieur, la jeune fille aurait voulu lutter pour repousser les débris qui emprisonnaient Gaal. Mais le feu l’aurait attaquée elle aussi. Alors elle s’était tournée vers leur seul bienfaiteur capable de venir en aide à son ami. Mais celui-ci restait là, immobile face à ce carnage indigne, le regard perdu dans la pénombre de la nuit, ou du moins le semblait-il, perdu. Son état stressa et irrita plus que jamais la bouillonnante Guëlle Dolen, qui ne laisserait jamais un être cher périr ainsi. Aussi, s’écria-t-elle, désemparée :

— Mais que faîtes-vous ? Pourquoi restez-vous là, à attendre que le temps passe ?

Et sa frustration, mélangée à la peur, la colère et la confusion, ne fit que s’amplifier puisque le Magicien ne broncha pas davantage et ne prononça pas un seul mot. C’est alors que Guëlle sentit quelque chose d’inhabituel provenant de la Chaumière. Ce quelque chose, elle l’avait déjà perçu quand elle entendait son précepteur échanger avec un interlocuteur imaginaire dans la cuisine, alors qu’elle était encore dans son lit. Elle le sentit, oui, mais, en cet instant, son intensité en fut redoublée. Elle ressentit même d’étranges vibrations dans ses entrailles, agitant toujours plus son rythme cardiaque.

***

A l’intérieur, Gaal fut happé par une force surnaturelle invisible, cette dernière le faisant danser au-dessus des flammes. Mais il y avait plus troublant : le fait de voir le feu s’écarter sur son passage. Il ne sentit même plus la chaleur. Bien qu’il eût l’esprit troublé par ce qu’il était en train de vivre, il comprit ce qui se passait : le génie de Marddin l’évacuait de la Chaumière. Cela commençait doucement, pour finir non sans violence puisque les débris devant l’entrée furent défoncés comme si la foudre s’était abattue sur eux. Et Gaal se retrouva sur l’herbe encore soyeuse et tendre au pied de ses compagnons d’infortune. Abasourdi, il scruta l’un et l’autre, avant de se retourner vers la maison dévastée par le feu. Face à l’attitude horrifiée des trois marginaux, la demeure s’écroula dans un tumulte sans nom, ne laissant de l’incroyable ouvrage des aventuriers qu’un tas de décombres poursuivant leur métamorphose en cendres grossières.

Au loin, les fantassins de Marmand s’apprêtèrent à fondre sur eux comme des rapaces sur de malheureux lapins sans défense. Car c’est bien ce qu’ils étaient : de malheureux lapins sans défense. En tout cas, Gaal et Guëlle le pensaient mais Maître Marddin n’avait pas dit son dernier mot. Oh non ! Tandis que Calian incitait ses hommes aux armures ténébreuses à se jeter sur leurs proies, le Magicien plongea l’extrémité de son Hàka dans le feu puis le sortit, pour enfin dessiner un cercle de feu autour du groupuscule. Certes, cette protection dissuaderait les soldats d’accomplir leur funeste mission mais, comme songeait le jeune homme, à quoi bon lutter ainsi ? Ils n’avaient plus aucune chance de s’enfuir, l’armée de cet infâme pourceau serait sur eux avant qu’ils n’atteignent les bois. Tzkol les avait abandonnés. Pourtant, Marddin s’obstinait à les sortir de ce pétrin. Quelle force pouvait bien le faire agir ainsi ? A sa place, n’importe qui aurait perdu espoir et se serait rendu avant de subir plus de dommages. Enfin, n’importe quelle Grande Gen ! Mais Maître Marddin n’était pas n’importe quelle Grande Gen. Il connaissait la Science Secrète. En cela, il avait une parfaite maîtrise de lui-même. Il savait ce qu’il faisait. Si cet infatigable combattant persistait ainsi, c’est qu’il avait une solide raison de le faire. Tenant son bâton à deux mains, il le leva vers le ciel et, inexplicablement, les flammes entourant les fugitifs s’agrandirent pour former une véritable forteresse de feu, empêchant tout profanateur du Fief Noir de mettre la main sur un des magiciens.

***

Marmand ne participait pas à la destruction des derniers Insoumis de ce monde mais il voyait toute la scène depuis son perchoir et, n’en ayant pas perdu une miette, il se laissa aller à la colère la plus noire. Ne se maîtrisant plus, il se tourna vers le général en chef de son armée – Calian – pour lui lancer sur un ton amer :

— Mais qu’attendez-vous pour tuer ces sauvages ? Ils sont pris au piège, là !

Tant bien que mal, le chef de l’armée tenta de raisonner son supérieur :

— Détrompez-vous ! Les hommes ne peuvent les toucher là ils sont. Le plus âgé a établi un cercle protecteur pour empêcher quiconque de les atteindre.

— Alors, demandez aux archers de tirer de nouvelles flèches !

Calian se tourna vers celui qui se prétendait Seigneur tandis qu’il retirait, amer et las, son heaume à la crête de plumes rouges, symbole de la guerre au sein du Fief Noir. Aussi s’obstina-t-il à le convaincre de l’invulnérabilité de leurs proies :

— Vous ne comprenez pas. Ce cercle ne peut être traversé, ni par un homme, ni par une arme d’aucune sorte, qu’il soit de feu ou non. La seule façon de faire cesser cette magie est de tuer celui qui est en la source. Or, le Magicien est à l’intérieur du cercle lui aussi. Tout ce qu’on peut faire, c’est attendre qu’il soit au bord de l’épuisement pour que le charme soit rompu.

Marmand, jusqu’alors excité à l’idée d’anéantir une bonne fois pour toutes ces individus qui polluaient cette bonne terre, refusa de croire aux paroles du militaire. Plus nerveux que jamais, le sang circulait à une dangereuse allure vers ses joues. Le noble ventripotent, explosant d’impatience, vociféra tout en postillonnant sur l’armure et le visage de Calian :

— Êtes-vous en train de me dire que, malgré tout l’attirail et les hommes dont vous disposez, vous êtes incapable de rayer ces racailles de la carte ?

Et Calian de répondre sur un ton trahissant sa soudaine envie de frapper son pleutre de suzerain :

— Oui.

Alors Marmand s’éloigna, de Calian comme de l’armée, pour hurler son désespoir vers la forêt, vers le ciel, partout ! Il ne se contenait plus. Soudain, une idée lui survint :

— Vous ne parviendrez peut-être pas à toucher à un cheveu de ces fripouilles, mais donnez quand même l’ordre aux archers de tirer ! Certes, les flèches ne feraient que ricocher sur leur bouclier, mais ça accélérerait la fatigue de ce manant de Marddin.

Avant même d’avoir répliqué, Calian se doutait que son maître aurait pris cette initiative. Et, tandis qu’il répondait, il secoua la tête en toute inconscience :

— Êtes-vous sûr de vouloir gâcher ainsi nos munitions ?

Marmand rugit en crachant de nouveaux postillons :

 — C’est notre seule chance de les mater. Exécution, soldat !

Le pauvre général rêvait, en ce moment-même, de se trouver dans un autre lieu que celui-ci, un autre lieu où il n’aurait pas à supporter les jérémiades de cet impotent !

— Il en sera fait selon vos désirs, Monseigneur, se contenta de dire Calian.

Et l’homme contraint de lever la main vers le ciel pour inciter ses archers à décocher leurs flèches quand, soudain, deux grandes silhouettes apparurent au large, à quelques milles des falaises. A vue d’œil, c’étaient des Grandes Gens sur deux oiseaux géants. Là, Calian fit part de ses nouvelles craintes à Monseigneur :

— J’ai l’impression que le pire ne fait qu’arriver.

Ahuri, Marmand scruta également les deux Majestueux Blancs qui arrivaient à la rescousse des racailles. Le tyran, désemparé, marmonna à voix basse :

— Non, non, c’est impossible. C’est impossible ! C’est im…

***

Les fuyards, toujours à l’abri dans leur bulle de survie, étaient au bord de l’abattement. Marddin n’ayant pu maintenir le cercle fermé à lui seul, Gaal et Guëlle avaient brandi leurs Hàkas pour l’aider dans sa noble tâche. Il était temps car la protection commençait à rendre l’âme. Et il était surtout temps que l’aide inespérée attendue par le Magicien survienne. Malgré la fatigue qui le tenaillait, Gaal se tourna vers le ciel, vers le point d’où venait cette fameuse aide. Les silhouettes humaines étaient encore floues. Cependant, le jeune homme reconnut celui dont leur avait si souvent parlé Marddin : un aventurier qui, à une époque antérieure, avait aussi été un jeune homme, comme Gaal. Oui, mais à une différence près : celui-ci avait des cheveux d’argent. Et sa monture, splendide, merveilleuse, inégale parmi les plus beaux oiseaux du monde, était un Majestueux Blanc. Eorl’as, fidèle compagnon de Blezh l’Ancien, autrefois Blezh le Jeune, amenait son maître entre le groupuscule de son ancien élève et l’armée maudite du Fief Noir. Mais l’insouciant voyageur qu’il fut n’était pas seul : une personne aussi extraordinaire que l’était Eorl’as, chevauchant également un Majestueux, probablement un Elendar, le rejoignit pour apporter son soutien à la troupe en détresse.

« Erébas-de-la-Lune », murmura Gaal, qui retrouva aussitôt tout son enthousiasme. 

La jeune fille se tourna également vers les deux hommes, ou plutôt vers le nouveau Magicien et le Drax et, tout comme le jeune homme, elle ressentit une sorte de félicité qui envahit tout son être. Félicité dont elle avait déjà fait l’expérience dans les rues d’Erk, tandis qu’elle échappait à la milice en compagnie de Gaal. A cet instant, tous trois eurent l’impression que le salut était proche, que les troupes de Marmand seraient vaincues. Toutefois, ils n’étaient que cinq et l’ennemi était toute une armée. Sans doute la puissante magie des trois Experts – Marddin, Blezh et Darkos – ferait-elle des merveilles ! Mais leurs prodiges ne suffiraient pas à repousser l’armée en furie de l’Usurpateur. Ils ne feraient que les maintenir à distance comme Marddin avec le cercle. La situation n’était pas sauve pour autant.

Blezh et Darkos atterrirent presque en trombe sur le sol herbeux de la falaise, tandis que leurs protégés peinaient à garantir la vie de leur bouclier. Les voyant ainsi en difficulté, Erébas s’approcha d’eux pour leur signifier :

— Vous n’avez plus à subir ainsi de tels tourments, mes amis. Libérez-vous de ces efforts acharnés. Lâchez prise.

Le dévisageant, le souffle haletant, Marddin abandonna son emprise sur le cercle. Ne pouvant produire un tel acte de magie à eux seuls, ses Apprentis en firent de même. Et Erébas d’ajouter d’un air serein et chaleureux :

— Vous vous êtes épuisés, mes braves, laissez-nous prendre les initiatives, à présent.

Stupéfaits et en même temps fascinés, les deux jeunes gens scrutèrent de leurs yeux candides les formidables exploits de leurs nouveaux compagnons. Ces derniers se rassemblèrent et firent tournoyer leurs bâtons juste devant les fantassins qui accouraient vers le groupuscule, ce qui eut pour effet de produire une petite tornade d’herbe calciné et de feuilles mortes, laquelle empêcha tout combattant du Fief Noir d’atteindre sa proie. Mais ceci n’était efficace que sur un nombre restreint de soldats car, comme le remarqua Blezh, des mercenaires Lycans, se détachant de l’aile Nord de l’armée de Marmand, chargèrent à leur tour en contournant l’obstacle. A peine remis de son épuisement, Marddin des Bois Champêtres intervint tout de même et, comme il l’avait fait à bord de la charrette, il sortit le suaire d’Herkélion pour l’embraser à nouveau. Il le plongea dans ce qui restait du cercle protecteur, c’est-à-dire de malheureuses flammes vacillantes, puis projeta sa vague de feu sur les canidés, qui n’eurent pas d’autre choix que de se protéger avec leurs boucliers circulaires.

De leur côté, les militaires, malgré la lourde armure dont ils étaient pourvus, ne purent s’approcher des deux Magiciens, qui n’eurent de cesse de les balayer comme de la vulgaire poussière. Mais, si les hommes du Fief Noir n’étaient pas des génies, ils étaient encadrés par un immense chef de guerre. D’ailleurs, celui-ci, sur son grand destrier des Terres du Nord, les incita à se séparer en plusieurs groupes afin de créer des diversions. S’en apercevant, Blezh suggéra à son maître :

— Il vaut mieux nous séparer, je vais produire une tornade en direction du centre.

Mais Erébas, qui tenait trop à son ancien étudiant, n’approuva guère sa proposition :

— Nous ne tiendrons pas, si nous sommes séparés. Les renforts ne sont pas encore arrivés.

Cette dernière phrase incita Blezh à scruter le large. Alors, tandis qu’il retrouvait un certain élan, similaire à celui d’un jeune héros de guerre, il répliqua :

— Détrompez-vous, maître !

Le maître se tourna également vers le large et, esquissant un large sourire plein d’espoir, il observa, tel un enfant satisfait de sa propre insouciance, les dix Drax, montant chacun un Majestueux Blanc, se diriger non sans détermination vers les Falaises Désœuvrées. Cette fois, l’armée de Marmand n’avait plus aucun pouvoir sur eux, et certainement pas sur les Elendars.

Gaal et Guëlle se serraient les coudes pour repousser le maximum de fantassins. Sa technique d’apesanteur n’était pas encore au point pourtant, dans la lutte, Gaal avait fait des progrès malgré lui. Il pouvait monter à plusieurs mètres de hauteur par la seule maîtrise de son souffle et de sa magie encore primitive, ce qui lui procurait un net avantage sur ses ennemis. Guëlle, quant à elle, était une Drax d’origine, d’après les dires de Darkos, ce qui signifiait qu’elle pouvait regarder un adversaire dans les yeux afin de manipuler son esprit, afin de le rendre vulnérable. Elle s’était découverte ce pouvoir alors qu’elle avait erré seule dans la forêt, échappant de temps en temps aux Lycans, après avoir laissé Gaal de son côté.

Lorsqu’un soldat l’agressait, elle fixait son regard et, inexplicablement, le malheureux ressentait une peur profonde, comme si ses craintes les plus inavouées refaisaient surface. En proie à une grande confusion mentale, il préférait se donner la mort avec sa propre latte que de supporter un tel tourment.

Mais les trois infortunés seraient presque libérés de leurs devoirs de combattants car, bientôt, ils furent rejoints par cinq Drax armés de magnifiques sabres courbes, comme seul leur peuple savait les forger. Eorl’as et ses congénères participèrent également à la bataille : tels de grands aigles royaux, ils fondirent sur leurs victimes les serres en avant, rasant tout bataillon qui osait s’attaquer à leurs alliés.

Au bout de quelques instants, Magiciens et Drax avaient largement l’avantage sur l’armée du Seigneur des Basses Terres de l’Est. Profitant de cette opportunité, Eorl’as ordonna à ses semblables d’emmener d’abord Gaal et Guëlle, puis Marddin, le temps que leurs maîtres maintinssent le reste des compagnies à distance. Calian, débordé, n’eut pas d’autre choix que de battre en retraite, au grand dam de son suzerain :

— Revenez ici, pleutre !! s’écria celui-ci, aussi submergé que lui par cette situation extrême.

Mais le général, qui n’était plus général de personne en cet instant, ne l’avait même pas entendu.

Malgré eux et dans la confusion de l’affrontement, les deux Apprentis se retrouvèrent sur le dos d’un Majestueux Blanc, en compagnie d’un Drax recouvert d’un heaume orné de filaments dorés et surmonté d’une crête blanche. Inquiet pour son mentor, Gaal se tourna vers les Falaises, espérant percevoir le Magicien sur sa monture. Et il fut rassuré de ce côté !

Sur le champ de bataille, les combattants Elendars grimpèrent sur les Majestueux, rengainèrent leurs armes puis, suivis par Darkos et son fidèle acolyte, ils s’élancèrent vers ceux qui avaient pris la tête de la troupe, survolant le Grand Océan d’Est.

***

Sur la terre ferme, Marmand, malgré sa corpulence et son armure qui l’encombrait plus qu’elle ne le protégeait, dévala la colline jusqu’au bord de la falaise puis, manquant de tomber, il s’agenouilla malgré lui, comme alourdi par un cruel destin dont il ne voulait pas. Frustré, coléreux, conscient de sa défaite et de l’incompétence de ses hommes, il leva les bras vers le ciel empourpré puis, en direction de ses pires ennemis, poussa un hurlement si déchirant que même les corbeaux qui pullulaient au-dessus du paysage mortuaire abandonnèrent ce qui devait être leur festin :

— NOOONNN !!!

***

Dans les airs, tandis que le soleil commençait juste à se lever, Erébas, resté à l’arrière, observa ses congénères. Par bonheur, tous étaient sains et saufs, seuls trois d’entre eux n’étaient que légèrement blessés. L’un d’eux avait le bras cassé mais la médecine des Drax guérirait très vite cela. Gaal, Guëlle et Marddin, en revanche, étaient indemnes, c’était le principal. Le Majestueux des jeunes gens volait très proche de celui d’Erébas. Aussi Gaal, curieux de nature, demanda-t-il à leur ami commun :

— S’il-vous-plaît, Monseigneur, jusqu’où vole-t-on ainsi ?

Erébas, que la question de Gaal rendait étonnement heureux, esquissa un sourire avant de répondre :

— Nous volons vers ce qui fut l’origine de tout. Je t’ai dit que la Terre Providentielle fut la première des Terres Solitaires à jaillir de l’Océan. C’est vrai, cela dit, la Terre Providentielle n’est pas à l’origine de la Vie, de la Vérité, de la Science Secrète. Nous volons vers un endroit bien plus énigmatique.

Ces paroles pleines de charme ne firent qu’amplifier la curiosité de Gaal :

— Et comment s’appelle cet endroit ?

Le Drax, serein et optimiste quant à l’avenir de tous, attendit un bref instant avant d’ajouter d’un air gracieux :

— Avalon.

 

§ Fin du 2e Opus §

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