torturer quelqu'un

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Le magicien et le gobelin

LES CHRONIQUES DES NAACALS

Saga littéraire de Fantasy

Début de la rédaction : 23 juin 2015

Auteur : Jack Hydra (également administrateur du site)

Se décompose en opus.

Synopsis :

            Le monde n’était pas tel que nous le connaissons. Et chaque homme et chaque femme n’étaient pas tels qu’ils sont aujourd’hui. C’est sur cette planète que nous appelions autrefois Tiamat, et plus particulièrement sur ce continent que nous appelions la Terre Providentielle, qu’émergea la première grande civilisation de l’Histoire de l’Humanité : la Civilisation des Naacals. Laquelle civilisation, qui conquit presque tout Tiamat, fut gouvernée par un Empereur sage et généreux, qui veillait au bien-être de tous ses sujets, peu importe leur âge, leur situation … Ce récit, Les Chroniques des Naacals, ou L’Encyclopédie pour les plus intellectuels, retrace l’aventure extraordinaire de ces hommes et ces femmes ordinaires qui, par leur témérité, leur persévérance et leur désir d’humanité, ont su construire la société la plus prodigieuse qui ait jamais existé.

            Rejoignez Gaal Ihed et son amie Guëlle Dolen sur le chemin des Perendils – les Cinq Pierres Sacrées – et entamez avec eux un voyage à travers les contrées les plus hostiles de la Terre Providentielle. Tous deux vont devoir faire preuve de courage et de fermeté, car des ennemis bien plus redoutables que Marmand se mettront en travers de leur route.

Cf "Infos sur la saga"

Le début d'une AVENTURE...Partir sac a dos guide bagpacker voyagezen 504x292 1

Gobelin2

Gaal se réveillait tout juste. Encore ce matin, la sublime musique qu’il avait écoutée la veille lui trottait dans la tête. Ces notes, ces mots, tout cela ne semblait pas avoir été joué par un homme, mais par une créature divine. En fait, on aurait dit que Maître Marddin avait été possédé par Tzkol lui-même. Le Seigneur de l’Univers s’était incarné en la personne du précepteur. Jamais Gaal n’avait écouté de mélodie aussi pure. La veille au soir, une entité originaire d’un autre monde s’était manifestée, pour sûr ! Et cette histoire, le futur magicien n’en avait pas oubliée une seule bribe. A chaque passage raconté par son maître, l’impression d’être dans la peau de Blezh s’était faite ressentir à maintes reprises. Et il savait qu’il en avait été de même pour sa compagne. Leur précepteur en avait fait le récit avec tellement de réalisme que ça en devenait presque palpable. C’était le réveil, les sensations n’étaient donc pas aussi intenses que la veille mais tout de même. Cette histoire, il n’était pas prêt de l’oublier.

Tandis que l’air de la prose fredonnait dans sa tête, quelque chose d’autre l’interpella soudain. Quelque chose qui excitait insatiablement ses sinus et ses papilles gustatives. Il se concentra sur l’odeur puis, au bout d’un bref instant, en déduisit que Marddin cuisinait des morceaux de faisan, fruit de sa chasse matinale. Il y avait ajouté quelques légumes de son potager, lesquels avaient poussé plus rapidement que la Nature l’aurait voulu, et cela grâce à sa magie. Des pommes de terre, assaisonnées de légumineuses riches en protéines, accompagneraient ce succulent gibier. Le petit déjeuner s’annonçait copieux, ce qui signifiait que son maître lui réservait à Guëlle et lui une journée bien chargée. Gaal fut tenté de se lever, car attiré, pour ne pas dire hypnotisé, par ce mets aux vertus gastronomiques sans précédent. Pourtant, il ne devait en aucun cas quitter sa chambre : c’est son précepteur qui irait le libérer des bras de Morphée quand il l’aurait décidé. Manie de vieux radoteur taciturne ? Peut-être bien. Mais il n’empêche que Marddin détestait que l’on agisse autrement que selon ses recommandations. Après le récit sur Blezh l’Ancien, il avait annoncé qu’il irait les réveiller quand le moment serait venu, sans plus de précisons. Gaal et Guëlle auraient bien aimé davantage d’explications. Mais, sur ce point, le vieil enchanteur avait affirmé qu’il était préférable qu’ils restent dans l’ignorance. Gaal était parti se coucher sans dire un mot de plus. Quoiqu’il en soit, selon lui, la raison devait être déplaisante. Et, quand il avait scruté le regard de sa compagne avant de regagner sa chambre, il avait compris que les pensées de la jeune fille étaient similaires. Avant de fermer définitivement les yeux, le futur sorcier avait tenté de trouver cette fameuse raison, en vain. Aussi était-il plus sage d’essayer de dormir. Alors il avait relâché ses muscles pour confier tout son être au Maître des Songes et de l’Ombre. Et la nuit, sombre et douce, s’était déroulée sans encombre.

Soudain, des pas dans l’escalier. Ils étaient lourds, puissants, déterminés mais non pas agressifs. Marddin venait les réveiller sa compagne et lui. Les pas progressaient dans le couloir, cette fois. A les entendre, Gaal ressentait déjà la bienveillance naturelle de son maître. Il perçut le vieux mage pénétrer dans la chambre de son amie puis plus rien. Un instant passa et le jeune homme distingua les pas espiègles de Guëlle quittant la pièce de repos. Tandis que ces derniers, allant vers l’escalier, s’effaçaient peu à peu, ceux de Marddin se dirigeaient finalement vers la chambre du jeune homme. Celui-ci, se prêtant au jeu du maître de maison, ferma les yeux et attendit qu’on le sorte de son apparente torpeur. Faisant le vide dans sa tête pour se concentrer sur l’attitude de l’enchanteur, il discerna l’homme pousser lentement la porte qui grinçait très légèrement. Aussi s’efforça-t-il de ralentir sa respiration, pour qu’elle paraisse spontanée. Mais le brave magicien, extralucide, lui fit immédiatement comprendre que son petit jeu était obsolète :

— Inutile de feindre plus longtemps, mon garçon, tu peux aller rejoindre ta camarade.

Et le mage de redescendre vers la cuisine. Quelque peu déstabilisé, l’ancien vagabond quitta son lit, enfila ses nouveaux habits – une chemise en laine et des braies maintenues à la taille par une cordelette – puis, à son tour, se dirigea vers le séjour de la Chaumière. Décidément, la perspicacité de son mentor le surprendrait toujours autant. On ne pouvait tromper cet homme-là, du moins, aucune Grande Gen ne le pouvait. Et surtout pas un gamin de douze ans sur le point de commencer l’apprentissage de sa future profession. Au rez-de-chaussée, il constata que le repas était déjà sur la table et qu’il n’y avait plus qu’à se servir. Les morceaux de faisan gisaient sur leur plateau d’argent, fumant et ruisselant de jus de cuisson. Gaal se serait jeté sur la viande si Marddin n’était pas là pour épier ses moindres gestes. Alors, au lieu de cela, il s’assit à côté de Guëlle et attendit l’autorisation de son mentor avant de s’emparer d’une bonne cuisse du volatile.

Le feu rougeoyait dans l’âtre. Il régnait une chaleur agréable et bienveillante dans toute la demeure et, étrangement, Gaal sentit comme une présence dans le séjour de la Chaumière, en-dehors du Maître Magicien et de Guëlle. Une entité invisible occupait toute la maison. Gaal l’avait également ressentie juste avant de s’endormir. Mais elle ne lui inspirait aucune frayeur car celle-ci, contrairement aux autres esprits familiers qui pouvaient se montrer indociles, ne semblait pas hostile du tout. En fait, l’habitation en elle-même était comme un immense cercle de protection et, le jeune homme en était certain, c’était cette sensation ressentie par tous les occupants de la Chaumière qui faisait la pérennité d’une ambiance chaleureuse et bienfaisante.

Marddin s’assit enfin auprès d’eux après avoir prononcé une incantation étrange dans la langue des Elendars. Gaal et Guëlle connaissaient désormais quelques mots dans la langue des Anciens, ceux qui, dit-on dans le monde des Sages, étaient les Premiers Façonneurs de la Terre Providentielle. Le comportement de son maître avait intrigué Gaal, au point que ce dernier ne se servirait pas avant d’avoir satisfait sa curiosité. Tandis que le jeune homme allait poser la question qui lui brûlait les lèvres, Guëlle le devança en exposant la sienne :

— Maître, que signifie toute cette mise en scène ? Que cherchez-vous à nous cacher ainsi ?

Mais le brave magicien se contenta de sourire tout en ajoutant :

— Si je vous le disais, il serait en colère contre moi.

Et Gaal d’enchaîner :

— Qui ça, il ?

L’autre fronça les sourcils pendant un bref instant. Il ne dit rien et détourna les yeux, faisant mine d’avoir très faim en se servant abondamment de la viande du faisan. Il se versa également une lampée de vin et, le regard absent, commença à goûter l’une des succulentes cuisses de l’animal. Les deux autres, qui ne perdaient pas espoir, firent la grève de la faim jusqu’à ce qu’ils eussent obtenu gain de cause. Mais Maître Marddin releva doucement la tête pour les scruter sévèrement et, d’un air peu commode, leur fit farouchement comprendre qu’il était vain d’insister :

— Mangez, jeunes gens, tant que c’est chaud !

Alors les jeunes gens en question, un brin frustrés, lâchèrent un soupir malgré eux puis s’attaquèrent aux victuailles avant que leur précepteur n’achevât lui-même tout le repas.

§§§§§

Leur petit déjeuner avait été extrêmement nourrissant. De fait, Gaal et Guëlle redoutaient une terrible journée, tant psychologiquement que physiquement. Car, comme tout Apprenti Magicien le savait, pratiquer l’Art Ancestral requérait énormément d’énergie. Et il n’était pas rare de voir des élèves délirer ou perdre connaissance à la fin de leur cours. La plupart du temps, les leçons étaient rudes et exigeaient un mental d’acier. Et ce mental d’acier, on ne pouvait l’acquérir qu’une fois vide de tout attachement, d’où l’importance de cet exercice que les deux novices avaient pratiqué pendant plus d’un mois. Ils n’étaient pas encore complètement intègres, comme dirait Maître Marddin, mais ils étaient sur le point de l’être. Leur « état » était prometteur, comme le prononcerait un Drax du nom d’Erébas-de-la-Lune.

Les étudiants débutants sortirent de la Chaumière aux Feux Epars pour se diriger vers le bord de la falaise, là où les attendait leur mentor. Celui-ci, aussi droit qu’une perche mais aussi serein qu’un Drax, les fixait d’un air incrédule, avec une pointe de raillerie dans le regard. De toute évidence, l’entraînement qu’il s’apprêtait à leur faire subir s’annonçait éprouvant, et peut-être même douloureux. Aussi Gaal et Guëlle se scrutèrent-ils l’un l’autre, partageant leurs ressentiments. D’un côté, ils avaient très envie de se perfectionner, ils voulaient être des magiciens hors pair, les meilleurs de leur génération. D’un autre côté, ils appréhendaient profondément cet exercice. Que leur réservait leur maître, exactement ? D’ailleurs, celui-ci, qui trouvait que ceux dont il avait la charge traînaient un peu trop les pieds, les somma de se hâter :

— Allons, dépêchons, jeunes gens ! La journée va être éprouvante, alors autant commencer tout de suite !

Et les apprentis concernés d’accélérer le pas. Tous deux avaient pris soin, après leur petit déjeuner, d’empoigner leurs Hàkas. Tous trois étaient au bord de la falaise : Gaal aux côtés de Guëlle et tous deux croisant nerveusement le regard de Marddin. Ce dernier, qui affichait un sourire gêné, les priait d’attendre à cet endroit, le temps qu’il aille chercher ce sur quoi ils allaient s’entraîner.

Plusieurs instants passèrent avant que leur précepteur ne revienne. Et pour cause : ce dernier transportait un colis pour le moins étrange. Ou plutôt, il traînait un colis … qui ne se laissait pas faire ! Marddin cachait donc un prisonnier à l’insu de ses apprentis, et peut-être même depuis leur arrivée à la Chaumière aux Feux Epars. Mais qui était donc cet otage, au juste ? Ainsi, tout s’expliquait : le vieux Magicien insistait pour que les jeunes gens se couchent et se lèvent à des heures précises car il ne voulait pas être dérangé pendant qu’il s’occupait du captif. En outre, à en croire ses grognements, la langue inconnue qu’il parlait et sa voix incroyablement rauque, le fameux captif n’était pas une Grande Gen. Ce n’était pas non plus un lutin ou un Nain car il était bien trop grand. Mais il était plus petit qu’une Grande Gen, toutefois. Par ses deux seules caractéristiques, Gaal ignorait de quelle créature il s’agissait.

Leur précepteur fit machinalement avancer son prisonnier jusqu’à ce qu’il se retrouve à quelques mètres des novices. Gaal et Guëlle savaient bien que Marddin des Bois Champêtres portait mal son titre, parfois. Au moment de le rencontrer, ils ne l'avaient pas imaginé ainsi : c'est-à-dire comme un être froid capable de torturer quelqu'un ! Mais, en restant à ses côtés, leur opinion avait littéralement changé, bien que Marddin ne les eût jamais violentés. Durant leur séjour sur les Falaises Désœuvrées, Marddin ne s’était pas montré tendre envers certains ennemis. Ce n’était pas dans son habitude. Il était même capable de quelque barbarie quand cela lui prenait. Un jour, alors qu’ils avaient capturé un lutin des bois, lequel ressemblait étrangement à Caron mais sans être lui, le maître de maison l’avait traîné violemment jusqu’à leur demeure respective pour l’interroger des heures durant. Il lui avait fait subir maints tourments, Gaal et Guëlle s’en souvenaient encore. Non pas qu’ils avaient assisté aux séances de torture, mais ils avaient perçu les cris de souffrance de la créature. C’étaient les cris les plus abominables qu’ils avaient jamais entendus. Leur maître leur avait prié de rester à l’extérieur malgré la pluie, le temps qu’il obtienne satisfaction de son captif. Il avait même fermé les volets pour empêcher ses étudiants de contempler la scène et verrouillé la porte. Seulement, les adolescents n’avaient pas eu besoin de leurs yeux pour comprendre ce qu’il s’était produit dans la maison. Dès qu’ils furent autorisés à entrer, Gaal et Guëlle avait aperçu le lutin gisant sur le sol, les petites mains frêles baignant chacune dans une mare de sang. La créature n’avait plus donné signe de vie ! Alors, angoissés, ils avaient demandé à leur précepteur s’il n’avait pas commis l’irréparable. Mais celui-ci leur avait assuré :

— Ne vous en faîtes pas, il vit encore. En vérité, il y a eu plus de peur que de mal !

Puis rien de plus. Pour finir, Marddin avait emmené le lutin dans un endroit secret de la maison. Gaal et Guëlle avaient reçu l’interdiction d’y pénétrer. C’est à partir de là qu’ils avaient commencé à se poser des questions sur leur précepteur. Des tas d’idées, peut-être fausses, du moins ils l’espéraient, avaient germé dans leur esprit. Mais Maître Marddin leur avait toujours témoigné de la bonté, en-dehors de ces fâcheux événements, et cela suffisait à les rassurer car ils se disaient que leur pédagogue ne leur ferait jamais de mal.

Il ne leur ferait pas de mal, non. Mais les épuiser, cela oui ! Le Magicien fit agenouiller le détenu de force devant ses élèves puis retira le sac qui lui dissimulait le visage. Là, les adolescents se trouvaient devant l’être le plus horrible, le plus défiguré et le plus dégoûtant qu’ils aient jamais rencontré. Le bougre n’avait rien d’une Grande Gen. Ses oreilles, ouvertes et pointues, s’allongeaient jusqu’aux extrémités des épaules. Son nez, probablement cassé, était crochu et ses yeux étaient petits et noirs, comme ceux d’un cochon. Ses lèvres étaient affreusement déformées : conséquence de brutalités de la part de Marddin, comme le supposaient les Apprentis Magiciens. De profondes cicatrices encore sanguinolentes au niveau du menton et sous le nez amplifiaient la laideur de la créature. Enfin, des petites dents de requin ornaient cette immonde mâchoire. La peau en elle-même était grisâtre et souillée par de nombreuses rides. Peut-être était-ce dû aux mauvais traitements infligés par Marddin ? Ce n’était pas improbable, mais Gaal pensa que la créature avait dû vivre au grand air durant la majeure partie de son existence. En effet, les yeux semblaient s’enfoncer dans leurs orbites et les joues étaient creuses. Le corps en lui-même était pratiquement décharné : le bougre n’avait pas toujours mangé à sa faim. En plus de sa carence en nourriture lors de ses vagabondages, Marddin l’en avait peut-être privé lors de sa captivité. Seuls des lambeaux lui servaient de vêtements et ses mains de sorcière se terminaient par des ongles longs et recourbés. Les bras, même certaines parties du corps, étaient recouverts de cicatrices, témoignage de nombreux combats passés.

Bien que repoussante, la créature inspirait aux jeunes gens plus de pitié que d’animosité, ce qui ne semblait pas être le cas de Maître Marddin. Aussi Gaal et Guëlle le scrutèrent-ils avec une pointe de mépris. Comment pouvait-il malmener à ce point un être qui n’était certainement pas dépourvu de conscience ? Leur aversion envers le Magicien allait peut-être s’amplifier car celui-ci leur demandait d’empoigner leurs Hàkas. Gaal et Guëlle se regardèrent l’un l’autre, ne comprenant toujours pas ce qu’il allait leur faire faire. De tout cœur, ils espéraient qu’il n’exigerait pas de leur part l’impardonnable. Marddin, l’air plus déterminé que jamais, s’approcha du pauvre diable pour le libérer. Une once d’espoir envahit le cœur des jeunes gens quand le vieux de la vieille autorisa l’otage à se relever. Cela dit, Guëlle, qui ne supportait plus cette mise en scène, fusilla son instructeur du regard avant de lui demander :

— Maître, je vous en prie, que signifie tout cela ? Et qui est cet homme, d’abord ?

On ne pouvait adopter un air plus sévère que celui de Marddin en ce moment même. Aussi celui-ci rétorqua-t-il d’une voix rauque et grave, celle-ci trahissant son embarras face à l’attitude contestataire de la jeune fille :

— Cet individu n’est pas un homme, enfant, c’est un gobelin : une des pires créatures que l’on trouve en Terre Providentielle. C’est un menteur, un escroc, un pervers, un voleur, un criminel : il est le serviteur d’une sorcière aux pouvoirs maléfiques qui habite en Kenzarath, près des mines, et il sait où se trouve un des Perendils puisqu’il l’a dérobé pour sa funeste maîtresse. Les gobelins sont des cousins éloignés des lutins des bois. En cela, il serait malavisé de leur faire confiance.

Gaal avala sa salive de travers. Puis il toussa bruyamment, comme s’il voulait évacuer un sentiment de honte trop encombrant. Et Marddin de poursuivre :

— Je n’ai rien pu tirer de lui. Il est plus coriace qu’un ours mal léché. Je vais donc vous laisser le privilège et le bon plaisir de lui faire cracher le morceau.

Gaal s’écria :

— Je vous demande pardon ?

— Tu m’as très bien compris, mon garçon.

— En somme, vous exigez de nous un acte de pure cruauté ?

— Crois-moi, il en ferait de même si nous étions ses prisonniers. A vrai dire, il ferait même pire. Et puis, de toute façon, si vous voulez devenir Magiciens, il vous arrivera de ne pas avoir le choix et d’être obligés de commettre les pires atrocités. Mais c’est ma faute : j’aurai dû vous prévenir à propos de ça. La vie d’un Magicien n’est pas rose, loin de là ! Vous devez affronter chaque jour vos peurs les plus inavouables. Vous devez combattre, soit sur demande, soit par nécessité, des adversaires qui ne vous laissent pas la moindre chance. Enfin, si vous voulez entretenir vos pouvoirs, vous ne pouvez vivre qu’en ascètes, autrement dit, vous devez être prêts à vous défaire de tout attachement. Vous devez limiter vos contacts sociaux, au point de vous passer de certains de vos amis. Peut-être n’êtes-vous pas encore tout à fait conscients de l’exigence de ce métier, mais ça viendra avec le temps. A présent, je vous laisse entre les mains de votre otage. Faîtes-lui sortir ce que je n’ai pas pu lui faire sortir moi-même. Employez toute votre imagination, faîtes-lui subir tous les sévices qui vous passent par la tête. C’est vous qui êtes aux commandes, désormais.

Jamais Maître Marddin ne s’était montré aussi froid ni aussi déterminé en la présence de ses apprentis. Ni Guëlle ni Gaal ne le reconnaissaient. Au fond, ils avaient toujours été persuadés que le vieux sorcier était un être doué d’une grande sensibilité, bien plus grande que celle de la plupart des créatures de la Terre Providentielle. Ils se rendirent compte qu’ils avaient à faire à un personnage schizophrénique, non pas dans le sens propre du terme, mais du fait qu’il faisait aussi bien preuve de bienveillance, de spontanéité et de gentillesse, que d’antipathie, de rigidité et de barbarie. Depuis plusieurs jours s’était dévoilée une toute autre facette de leur mentor. Et, de tout cœur, ils priaient Tzkol pour qu’il ne s’agisse pas de son vrai visage.

Le regard de Gaal passa de son maître au gobelin et inversement. Le jeune garçon hésita, vraiment, à faire le mal. Il ne le savait pas encore mais cet instant s’annonçait décisif pour sa vie future. A ce moment-là, il allait décider quel serait son destin. Il ne le savait pas encore, du moins consciemment, car une petite étincelle s’était éveillée en lui, non pas pour l’orienter vers telle ou telle décision, mais pour lui faire comprendre que cet instant n’était pas à négliger. Aussi resta-t-il là, pantois, à tenir son Hàka et à fixer nerveusement le prisonnier. L’otage, quant à lui, le fixait de ses yeux de dédain. Dans son regard porcin reflétait une assurance inébranlable. Au fond de lui, le gobelin savait que Gaal ne lui ferait aucun mal. Car le jeune homme n’avait encore jamais torturé, et encore moins tué, quelqu’un. Pourtant, son maître lui ordonnait de commettre ces atrocités. Allait-il lui obéir ?

Guëlle resta immobile aux côtés de Gaal mais, contrairement à lui, elle avait déjà pris sa décision. Aussi se tourna-t-elle vers le cruel Marddin :

— Comment osez-vous nous demander ça ? C’est scandaleux ! C’est vous qu’on devrait torturer, oui !

Mais Marddin ne s’énerva pas pour autant. Bien au contraire, il cultiva son calme tel un sage travaillant sur l’apaisement de son esprit. Ses lèvres, légèrement dissimulées par la barbe hirsute, esquissèrent même un sourire. Et il ajouta en toute tranquillité :

— A ta guise, mon enfant. Je t’attends de pied ferme.

Sa réponse était déconcertante. Comment pouvait-il se permettre de réagir ainsi ? La jeune fille ne fut jamais aussi stupéfaite de sa vie. L’affronter lui ? Un Maître ? Non, c’était insensé ! Pourtant, elle se tourna vers lui, a priori pour le défier. Mais au fond d’elle-même, elle sut qu’elle ne parviendrait pas à vaincre un adversaire tel que Marddin des Bois Champêtres. Et puis, affronter son propre maître était tout simplement impensable ! Plus nerveuse que jamais, elle continua à le scruter avec un regard d’acier, tandis que le magicien, lui, ne broncha pas. Le connaisseur des Eléments esquissait toujours son sourire calme et serein, ce qui perturbait encore davantage la jeune fille. Il n’y avait aucune moquerie dans l’attitude de Marddin. En fait, il s’était attendu à ce que Guëlle agisse ainsi et il ne faisait que constater ses prédictions. Mais la jeune fille n’y tint plus : furieuse, elle jeta violemment son Hàka au sol, avant de reprendre le chemin de la Chaumière sur un rythme saccadé. Si la réaction de Guëlle ne dérangea pas le moins du monde Marddin, elle ne surprit pas non plus Gaal, qui connaissait le caractère bien trempé de son amie.

C’est alors que, voyant son vieux précepteur l’observer d’un air tranquille mais autoritaire, il détourna son attention d’elle pour la fixer sur le gobelin. Il savait à quel point la jeune fille avait horreur de la violence gratuite. Il la dénigrait également mais il comprenait fort bien le point de vue de Marddin. Il arrivait parfois au Maître Magicien de se comporter de manière particulièrement vindicative et agressive. Or, cette attitude avait tendance à l’effrayer. Mais il connaissait bien le pédagogue : jamais celui-ci n’agissait sans raison. S’il fallait maltraiter cet individu, ce gobelin, c’était par pure nécessité et non pour le goût du carnage. Le gobelin savait des choses à propos de l’un des Perendils et, si Marddin n’employait pas la méthode douce, c’est parce que la créature n’y serait pas le moins du monde sensible. A ce propos, Marddin répliqua :

— Les gobelins sont vils et cruels. La tendresse, l’entente cordiale, l’harmonie, tout cela, il l’ignore. Ils ne comprennent que la torture et les coups d’épée.

Puis, à observer l’expression dégoûtée de Gaal quant à ce qu’il devait faire, il ajouta :

— Crois-moi, je ne fais pas ça par plaisir. S’il y avait une autre solution, je l’appliquerai. Hélas, ce n’est pas le cas. Pratiquer la question est une vraie contrainte et ça m’empêche de dormir la nuit, car je ressasse mes actes odieux de la journée. De plus, les gobelins sont intelligents et si tu as le malheur d’écouter leurs sermons et leurs états d’âme, ils te sentiront plus vulnérables et n’hésiteront pas à te manipuler. C’est pourquoi, en tant que magiciens, nous devons faire ce qui doit être fait. Bien des connaisseurs des Eléments ont tenté d’user de ce qu’on appelle la non-violence, par pure idéalisme. C’est une voie tout à fait louable, mais bardée d’illusions et inefficace. Bien des sages ou de simples rêveurs ont perdu la vie en la suivant. Et c’est ce qui pourrait t’arriver avec cet individu (il désigna le gobelin en disant cela) si tu en fais de même. C’est un travail pénible, je sais, désagréable au possible. Mais si tu veux devenir un Maître Magicien, tu dois t’y conformer. Tu dois apprendre à mettre des limites, autant que faire se peut, avant que d’autres les mettent pour toi. Alors, concentre-toi et fais ce qu’il doit être fait.

Il saisit parfaitement le point de vue de Marddin. En cet instant, toutes ces paroles le convainquirent. Mais Gaal était jeune et donc plus influençable qu’un adulte. S’il était l’Enfant-Prophète, ainsi que l’imaginait Marddin, et donc doté de valeurs nobles, il était certainement moins entêté que la fulgurante Guëlle. En élève assidu, il leva son bâton vers le ciel puis, tournant lentement la pointe vers le front du gobelin, il commença son interrogatoire. Tandis que l’Apprenti exécutait sa redoutable sentence, le Maître le regarda sans bouger, placide, tel un professeur attentif aux paroles et aux actes de son élève. Ce jour-là, Gaal se découvrit une autre partie de lui-même. De toute sa vie, jamais il ne s’était imaginé capable d’une telle violence. Ce jour-là, il avait fait preuve d’une rare cruauté, car le gobelin, à la fin de l’interrogatoire, avait rendu son dernier souffle.

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